Les cryptos, c’est un peu comme les start-up : quand tout va bien, tout le monde veut « structurer ». Mais entre le wallet perso, le compte sur Binance et la tentation de créer une holding « pour optimiser », beaucoup d’investisseurs bricolent sans trop savoir où ils mettent les pieds. Et en fiscalité, le bricolage finit rarement bien.
Alors, est-ce qu’une holding crypto a du sens pour structurer ses investissements en actifs numériques ? Oui… mais pas pour tout le monde, et pas n’importe comment. On parle ici de droit des sociétés, de fiscalité, de comptabilité, de LCB-FT. Bref : ce n’est pas juste « créer une SAS et tout passer dedans ».
Holding crypto : de quoi parle-t-on exactement ?
Avant de rêver à son « family office on-chain », clarifions les termes. Une holding, c’est simplement une société qui détient des participations (actions, parts sociales) dans d’autres sociétés, et éventuellement d’autres actifs (dont des cryptos).
Appliqué aux actifs numériques, une « holding crypto » peut désigner plusieurs réalités :
- une holding classique (SAS, SARL) qui détient : des cryptos en direct, des participations dans des sociétés Web3, des comptes chez des PSAN (plateformes régulées) ;
- une structure au sommet d’un petit groupe : holding en haut, filiale(s) en dessous qui réalisent les activités plus risquées (trading pro, minage, staking as a service, NFT, etc.) ;
- un véhicule patrimonial pour un entrepreneur ou un investisseur qui veut regrouper : participations dans des sociétés « classiques », investissements en crypto, peut-être de l’immobilier ou des placements financiers.
Autrement dit : ce n’est pas une forme juridique spécifique, mais un usage particulier d’une société existante, dans un univers (crypto) où la frontière entre perso et pro est souvent floue. Et c’est justement là que les ennuis commencent… ou s’évitent, si c’est bien pensé.
Pourquoi envisager une holding pour ses cryptos ?
On ne crée pas une holding « pour payer moins d’impôts » (du moins, pas officiellement…). On la crée pour répondre à des objectifs concrets. En crypto, les principaux sont :
- Structurer et séparer les risques : distinguer le patrimoine perso et l’activité « business » (trading intensif, NFT, lending, activité de conseil, etc.), pour éviter qu’un problème pro ne vienne aspirer vos biens privés.
- Professionnaliser la gestion : centraliser les investissements, avoir une vraie comptabilité, une banque (oui, ça aide encore), un cadre pour lever des fonds ou accueillir des associés.
- Préparer la transmission : transmettre des titres de société (avec éventuellement un pacte Dutreil) est souvent plus fin qu’essayer d’expliquer à vos héritiers où sont vos seed phrases dispersées sur trois ledger et quatre exchanges.
- Optimiser la fiscalité dans le temps : lisser les revenus, réinvestir les gains dans d’autres projets, différer la taxation au niveau de la personne physique, utiliser le régime mère-fille pour remonter du cash entre sociétés.
- Rendre le cash-out plus intelligent : privilégier les dividendes, les cessions de titres, la rémunération, plutôt que de vendre des cryptos en direct sur votre compte perso au gré des émotions du marché.
Si votre stratégie se limite à acheter un peu de BTC et d’ETH sur le long terme avec quelques milliers d’euros, une holding crypto est probablement surdimensionnée. Si vous gérez plusieurs centaines de milliers d’euros, faites du trading fréquent, êtes associé d’un projet Web3, ou comptez faire de la crypto un pilier de votre patrimoine, là, on peut commencer à discuter sérieusement.
Petit détour utile : comment les cryptos sont imposées en France ?
Avant de choisir une holding, il faut comprendre ce qu’on cherche à éviter… ou à maîtriser.
Côté personne physique, le cadre se résume ainsi (version simplifiée) :
- Investisseur « particulier » : les gains sur actifs numériques « occasionnels » sont imposés au PFU (flat tax) de 30 % (12,8 % IR + 17,2 % prélèvements sociaux), sur la plus-value globale de l’année, en cas de conversion en monnaie fiat ou d’achat de biens/services.
- Investisseur « professionnel » : si l’administration considère que vous agissez dans un cadre professionnel (fréquence, organisation, moyens dédiés, etc.), les gains peuvent basculer en BIC ou BNC, imposés au barème progressif, avec cotisations sociales.
- Cas particuliers : minage, NFT, DeFi, lending… Les positions de l’administration évoluent, parfois avec retard, ce qui rajoute une couche de flou artistique.
Côté société à l’IS (SAS, SARL …) :
- les plus-values (et moins-values) sur cryptos sont intégrées dans le résultat fiscal, imposé à l’IS (15 %, 25 % selon tranches et conditions) ;
- les pertes sont imputables sur les résultats futurs (avec des règles spécifiques) ;
- la comptabilisation des actifs numériques est obligatoire (et techniquement plus complexe qu’un compte-titres classique).
Créer une holding, c’est donc accepter de faire « monter » la fiscalité au niveau de la société (IS), puis de réfléchir ensuite à comment on fait redescendre les fonds (dividendes, rémunérations, management fees, cessions de titres, etc.).
Holding crypto : comment la structurer concrètement ?
Une fois le principe admis, reste la vraie question : on met quoi, où ? Et sous quelle forme ?
En pratique, pour un investisseur basé en France, on retrouve souvent ces schémas :
- Une holding opérationnelle (SAS ou SARL à l’IS) qui : détient des cryptos en direct (wallets, comptes sur exchanges), prend des participations dans des sociétés (crypto ou non), facture éventuellement des prestations (conseil, gestion, développement, etc.).
- Une holding au sommet, filiale(s) en dessous :
- la holding détient les titres de la filiale (ou des filiales),
- les activités les plus risquées ou les plus actives (trading, market making, minage, NFT marketplace…) sont logées dans une société fille,
- la holding sert de « centrale de contrôle » et de véhicule de réinvestissement.
- Un mix perso / holding : l’investisseur garde une part de ses cryptos en direct (patrimoine privé long terme), et une autre part dans une structure (activité plus pro, effet de levier, projets entrepreneuriaux).
Sur la forme, SAS vs SARL ? Tout dépend de vos objectifs :
- SAS : plus de souplesse statutaire, plus attractive pour accueillir des investisseurs, très fréquente en environnement start-up et Web3 ;
- SARL : plus encadrée, parfois plus adaptée pour une structure familiale ou un petit périmètre, régime social du gérant différent (TNS au lieu d’assimilé salarié).
Dans les deux cas, on parle en général d’une société soumise à l’IS, car la transparence fiscale (société de personnes) n’apporte pas grand-chose dans un contexte crypto, sauf stratégie très spécifique.
Les vrais atouts fiscaux d’une holding dans l’univers crypto
Quand on parle de holding, deux mots magiques reviennent : régime mère-fille et cession de titres. Oui, cela s’applique aussi à un environnement crypto… dès lors qu’il y a des sociétés en jeu.
1. Régime mère-fille
Si votre holding détient au moins 5 % du capital d’une filiale soumise à l’IS, elle peut bénéficier du régime mère-fille. Cela permet :
- de remonter des dividendes de la filiale vers la holding, avec une quasi-exonération (seule une quote-part de 5 % reste imposable à l’IS) ;
- de concentrer les moyens dans la holding ;
- de réinvestir les dividendes dans d’autres projets (crypto ou non) sans passer par votre compte personnel.
Exemple : vous créez une filiale de trading crypto très active, ou une société qui développe un protocole Web3. Les bénéfices restent dans la sphère « groupe », plutôt que de remonter directement chez vous en tant que personne physique.
2. Cession de titres plutôt que cession de cryptos
Autre angle intéressant : au lieu de revendre des cryptos en direct, certains investisseurs structurent leurs activités dans une société, puis revendent les titres de la société (parts ou actions). Le gain est alors une plus-value de cession de titres, potentiellement :
- éligible à des exonérations partielles sous conditions (durée de détention, départ à la retraite du dirigeant, etc.) ;
- optimisable via la détention par une holding, avec le régime des plus-values à long terme sur titres de participation (sous conditions).
Attention : ce type de stratégie se prépare tôt, avec un vrai conseil juridique et fiscal. Monter une structure à la va-vite après avoir pris des gains massifs, puis espérer réécrire l’histoire… c’est généralement une mauvaise idée.
Les limites (et pièges) de la holding crypto
Évidemment, ce serait trop simple si la holding crypto n’avait que des avantages. Il y a aussi de sérieux bémols.
1. L’abus de droit fiscal qui rôde
Créer une holding qui n’a aucune substance (pas de véritable activité, pas de stratégie claire, juste un écran pour loger des cryptos et réduire l’impôt), c’est tendre la main à l’administration fiscale. Si le montage est jugé artificiel, purement fiscal, vous risquez une requalification, avec intérêts et pénalités.
Concrètement, votre holding doit :
- avoir un objet social cohérent ;
- avoir une activité réelle (gestion, prestations, participation à des décisions, etc.) ;
- gérer plus que votre seule envie de payer moins d’impôts.
2. La complexité comptable et réglementaire
Dès que vous mettez des cryptos dans une société, la fête de la compta commence :
- évaluation des actifs numériques (cours, méthodes, inventaires) ;
- comptabilisation des opérations DeFi, staking, lending, farming, airdrops ;
- justification des flux auprès des banques et, potentiellement, du Tracfin (LCB-FT).
Un comptable « traditionnel » se retrouve vite à l’agonie si vous lui envoyez un CSV de 10 000 lignes d’opérations crypto. Il faut un cabinet qui sait gérer les actifs numériques, sous peine d’erreurs coûteuses.
3. Le coût de fonctionnement
Une holding, ce sont :
- des frais de création (statuts, éventuellement avocat) ;
- des comptes annuels, une liasse fiscale, des honoraires comptables ;
- des obligations bancaires et administratives (KYC, justificatifs, etc.).
Si vos montants en jeu sont modestes, les coûts fixes peuvent annihiler tout avantage théorique. Encore une raison pour ne pas créer une holding juste pour héberger l’équivalent de deux SMIC en altcoins.
Cas pratiques : quand la holding crypto commence à avoir du sens
Pour sortir des généralités, quelques scénarios typiques.
Scénario 1 : le trader actif semi-pro
Vous faites du trading crypto depuis plusieurs années, avec des volumes significatifs. Vos gains annuels sont irréguliers mais peuvent être très élevés les bonnes années. L’administration pourrait considérer que vous exercez une activité professionnelle.
Une structure à l’IS (éventuellement avec une holding) peut alors :
- canaliser cette activité dans un cadre pro assumé ;
- permettre d’imputer les pertes futures sur les bénéfices ;
- faciliter la gestion du cash-flow (rémunération, dividendes, réinvestissements).
Scénario 2 : l’entrepreneur Web3 multi-projets
Vous êtes impliqué dans plusieurs sociétés (crypto et non-crypto), vous recevez parfois des tokens en contrepartie de votre participation à un projet, vous avez déjà une holding classique.
- Votre holding peut devenir le véhicule naturel pour détenir ces tokens ou participations liées aux projets crypto ;
- les dividendes (en fiat) des sociétés « classiques » peuvent être réinvestis dans des projets Web3 via la holding, sans passer par vous en perso ;
- vous centralisez votre pouvoir de décision et préparez la transmission de l’ensemble (titres + actifs numériques).
Scénario 3 : le patrimoine familial à structurer
Vous avez déjà un patrimoine significatif (immobilier, titres de sociétés, placements), et les cryptos sont devenues une ligne non négligeable de votre bilan perso. Vous commencez à penser succession, donation, pacte Dutreil.
Une holding patrimoniale, combinant participations et cryptos, permet :
- d’organiser la transmission sous forme de titres (plus facile que des wallets dispersés) ;
- de mettre en place des mécanismes de gouvernance (pacte d’associés, démembrement, etc.) ;
- de dissocier clairement qui détient quoi, et qui décide de la stratégie d’investissement.
Précautions pratiques avant de lancer sa holding crypto
Si l’idée vous séduit, quelques réflexes avant de foncer chez le greffe.
1. Clarifier vos objectifs
Posez-vous noir sur blanc :
- Quel est le montant global de vos investissements crypto ?
- Quelle est votre stratégie : trading actif, investissement long terme, participation à des projets, minage, NFT… ?
- Souhaitez-vous accueillir d’autres associés ou rester seul à bord ?
- Avez-vous un horizon patrimonial (transmission, retraite, sortie progressive) ?
Sans réponse à ces questions, la structure risque de ne pas être adaptée… ou de vieillir très mal.
2. Ne pas négliger le juridique
Les statuts « copiés-collés » d’un générateur en ligne peuvent suffire pour une petite SAS de conseil. Pour une holding crypto qui va détenir des actifs risqués et peut-être des filiales, c’est plus délicat.
- Soignez l’objet social : il doit couvrir la détention et la gestion d’actifs numériques, mais sans être absurde ou trop large.
- Anticipez la gouvernance : pouvoirs du dirigeant, entrée de nouveaux associés, conventions intragroupe.
- Rédigez proprement vos conventions : management fees, prêts intragroupe, pactes d’associés.
3. S’entourer des bons professionnels
Un duo minimum à sécuriser :
- un expert-comptable qui comprend vraiment les cryptos (opérations on-chain, DeFi, NFT, staking, etc.) ;
- un avocat fiscaliste ou un conseil juridique habitué aux montages holding et aux actifs numériques.
Oui, cela a un coût. Mais se « payer » un redressement fiscal par ignorance, généralement, coûte plus cher.
Et demain ? Vers des holdings crypto plus « mainstream »
Le cadre juridique et fiscal autour des actifs numériques se densifie : règlement MiCA, PSAN, doctrine administrative, jurisprudence à venir. Ce qui était un Far West fiscal devient progressivement une zone plus balisée.
Dans ce contexte, la structuration de patrimoine via des holdings intégrant les cryptos va se banaliser :
- les banques et assureurs commencent à apprivoiser ces actifs (lentement, très lentement, mais tout de même) ;
- les notaires se penchent sur la succession des portefeuilles crypto ;
- les investisseurs professionnels exigent déjà des cadres juridiques solides pour les projets Web3.
Autrement dit : la question n’est plus « est-ce légitime de mettre des cryptos dans une holding ? », mais plutôt « comment le faire proprement, sans se créer une bombe fiscale ou juridique à retardement ? ».
En résumé : la holding crypto est un outil puissant pour ceux qui ont un volume significatif d’actifs numériques, une vraie stratégie, et une vision patrimoniale ou entrepreneuriale. Mal pensée, elle devient un millefeuille de contraintes sans gain réel. Bien construite, elle permet de réconcilier monde on-chain et monde off-chain, avec une structure que votre banquier (et votre inspecteur des impôts) peut comprendre sans aspirine.
